par Jean-Paul article déposé le 09/11/2008 lu 1762 fois
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« l’Europe », c’est ainsi qu’il a été baptisé en 2006, est un bateau de croisière. Long de cent dix mètres, large de onze et haut de quinze, il est au gabarit pour franchir les écluses des grands fleuves européens sur lesquels il navigue, hébergeant dans ses 90 cabines jusqu’à 180 passagers (plus le personnel de bord qui représente encore près de 35 personnes) avec ses 4 ponts, ses salons et salle à manger. Le commandant est allemand et le personnel presque exclusivement hongrois.
Aujourd’hui, c’est vers l’Europe centrale qu’il m’emmène au départ de Linz, peu après Passau là où le Danube devient navigable, et en route vers la Mer Noire.
Le début de la navigation ne provoque pas en moi d’impression ou de sensation forte et particulière : nous naviguons en terre germanique, bien qu’autrichienne, connue par le paysage et même les abords du fleuve. Dans chaque méandre, une forteresse hautaine avec un village aux pieds, des vignes en espalier, un climat doux et une ambiance sereine : une nostalgie de déjà vu sur le Rhin.
Une première escale pour visiter l’abbaye de Melk : une splendeur baroque, presque choquante par la richesse qui y a été concentrée dans une époque où subsistait tant de misère. Mais une personnalité si bien mise en valeur avec ses salles éclairées de différentes couleurs, les incrustations spirituelles posées sur les murs par les rétro ou vidéo-projecteurs. Et, en contraste avec cette magnificence étalée, un cercueil en chêne à fond ouvrant réutilisable permettant de déposer le corps des moines en terre puis de récupérer l’engin pour un usage ultérieur, et une bibliothèque florissante encore utilisable par les neuf cents élèves fréquentant l’établissement moyennant le paiement d’une somme modique de soixante quinze euros mensuels.
L’étape suivante nous fera parcourir Vienne, la ville impériale où il fait bon vivre. Je ne mesure pas encore l’influence de l’empire austro-hongrois sur cette partie du continent, finalement. Pour l’heure, l’humeur est à la flânerie dans une capitale hospitalière et pittoresque, avec ses bâtiments de facture classique bien ordonnés, ses nobles fiacres tirés par des chevaux aux oreilles recouvertes de cuir ou de dentelles et ses parcs dans lesquels nous assistons, médusés, à un cours de taï chi dispensé à des asiatiques par une femme en costume traditionnel à l’éventail coloré dont les claquements résonnent étonnamment dans ce lieu habituellement plutôt fréquenté par les familles ou les intellectuels en recherche de calme et d’inspiration. La langue m’est encore familière et les caractères latins sur les écriteaux ou devantures. Notre itinérance nous conduira, en dernier ressort, à l’hôtel de ville où d’anciens souvenirs se réveillent : je suis déjà venu là, nuitamment, assister à un concert de trompette diffusé depuis le beffroi du bâtiment rétro éclairé. Ma nostalgie ne dure pas et mes compagnons m’entraînent vers le café central où plane l’ombre encore frivole de Sissi. Rembarquement et navigation pour quitter le cocon de l’Europe de l’Ouest.
Bratislava, anciennement Presbourg, permet une transition. La Germanie est encore sous-jacente, bien que nous soyions en Slovaquie, et le fantôme de Napoléon perceptible, particulièrement dans la vieille ville où des boulets demeurent incrustés dans les façades de quelques maisons anciennes et où une statue récente, en bronze, le personnifie appuyé sur un banc face à l’ambassade de notre pays en lui présentant son postérieur. L’humour slave montre le bout de son nez ! Et cela continue avec une autre œuvre, du même sculpteur et dans la même matière, déposée au raz du sol et semblant émerger des égouts, jumelles en mains, pour épier sous les robes ou les jupes des femmes… Hors les murs anciens, sur les hauteurs, les villas fastueuses du quartier résidentiel contrastent avec la citadelle, en réfection, et l’arrière plan des nombreuses usines, déposées là par les délocalisations, qui crachent leurs panaches de fumée.
Les déchirements des anciennes républiques socialistes sont perceptibles dans le discours : la seule justification de la partition de l’ancienne Tchécoslovaquie semblant économique pour une Tchéquie plus développée souhaitant poursuivre, seule, sa course au développement. L’euro n’a pas encore cours ici, mais est accepté avec plaisir.
Déjà voici la Hongrie et sa perle : Budapest. L’abord se fait le long de l’île Marguerite et la période d’occupation ottomane devient prégnante, avec le sacrifice de cette jeune princesse. Décrire sobrement cette ville est impossible. Seules quelques impressions submergent dans tant de trésors : le Parlement et sa dentelle de pierres, ressemblant à Westminster, sa ville fortifiée dans laquelle tant de vieilles demeures restaurées scintillent, avec l’église Saint Mathias et le bastion des pêcheurs, l’antique citadelle fortifiée surplombant la ville matérialisant, encore une fois, le danger des invasions turques, et les célèbres thermes Gellert, du nom de l’évêque ayant converti la région mais si mal ressenti que, dès la mort du roi Mathias, il fut précipité du haut de la citadelle dans un tonneau bardé de pointes acérées.
Partout dans les villes de cette région d’Europe, des stèles commémorent les dégâts de la peste. Toute résonance avec la consonance terminale du nom de la ville n’est-elle que fortuite ?
La « place des héros » rappelle tous ceux qui ont contribué à l’histoire de ce pays , notamment les chefs des sept tribus magyares qui ont implanté la population majoritaire dans le pays, sans doute venues du nord puisque la langue hongroise n’est pas slave mais d’origine finnoise, et accueille la tombe du soldat inconnu.
Immense marché couvert de style Baltard, et emplettes : vin de Tokaje, fois gras, paprika bien sûr,… Par une grande artère piétonne nous irons, aussi, jusqu’au célèbre café Gerbaud, du nom d’un citoyen suisse.
Intense vie nocturne, illuminations superbes, musique et danses entraînantes, proximité du lac Balaton, le plus vaste d’Europe, amabilité d’un peuple travailleur, tout donne envie de rester.
J’apprends que les noms nobles se terminent ici en «y», comme Sarkozy.
Par le personnel de bord, essentiellement magyar, j’ai aussi appris un mot en hongrois : merci ! On dit « keusseunemeu », orthographe non garantie. En abrégé : kössi.
Je souhaite y revenir bientôt. Mais la croisière m’entraîne déjà. C’est un peu la limite de l’exercice.
Trois escales en Serbie et deux jours sur les dix de croisière : un choix ou une contrainte d’itinéraire par le positionnement géographique ? Une incursion hors de l’Europe politique malgré le désir affiché par ce pays d’intégrer l’UE. Ici les pancartes sont écrites en cyrillique, la religion pratiquée majoritairement orthodoxe (alors qu’auparavant elle était catholique ou protestante) et il faut se promener avec son passeport. Ce pays paraît, aussi, le plus pauvre de ceux visités.
Novi Sad et sa forteresse aux fortifications à la Vauban surplombant le fleuve, dont la seule originalité résulte d’une grosse horloge dont la grande aiguille marque les heures afin qu’elles soient bien lues des mariniers. Le mouvement en est si ancien qu’une famille l’entretient quotidiennement, ce qui signifie que tous ses membres ne peuvent jamais s’absenter en même temps. Le site est aujourd’hui désaffecté et des ateliers d’artistes ont fleuri dans les pièces abandonnées, alors qu’un palace appartenant à un prince de la Mafia trône sur les vestiges d’une vieille église. Je me demande si c’est cela l’économie de marché…
Du haut des fortifications, on peut voir des vestiges de piles de ponts détruits durant la première guerre mondiale. Ah oui, c’est vrai : cette guerre a aussi concerné cette partie de l’Europe ! Elle en est même partie.
Belgrade nous accueille par un temps très maussade, ce qui ne contribue pas à son éclat. La guide est belle, comme beaucoup de femmes serbes, et la pluie battante contribue à créer de la proximité sous les parasols d’un café où nous avons trouvé refuge.
Encore une fois une citadelle, construite au confluent de la Save et du Danube. Cette fois les fossés servent de terrains de sport ou d’exposition pour d’anciens matériels militaires. Dans le jardin qui jouxte les bâtiments fortifiés, un monument à la gloire de la France éternelle en remerciement de son engagement aux côtés de Pierre Premier de Serbie pour chasser les austro-hongrois, alliés des allemands et qui avaient envahi le pays lors de la Grande Guerre. C’est une constante dans tous ces pays que de voir des colonnes érigées pour célébrer la Libération, ou la Liberté retrouvée, après les invasions : des romains, des turcs (surtout), des autrichiens, des russes,…
En ville, des bâtiments portent encore les stigmates des frappes aériennes de l’OTAN consécutives aux massacres en Bosnie et au Kosovo. Celles-ci ont effectivement été chirurgicales et les vestiges des ministères de l’Intérieur ou des Armées sont entourés de logements qui ne paraissent pas, ou plus, avoir souffert de ces tirs destructeurs. Sur les panneaux électoraux, des affiches à l’effigie de Radovan Karadzic ont été collées sur celles des candidats. Interrogée sur l’impact des mouvements nationalistes sur la population, notre guide nous réplique en évoquant les destructions d’églises opérées au Kosovo par les musulmans (plus de cent cinquante selon elle), puis préfère embrayer sur Anna Ivanovic ou Jelena Jankovic. La haine de l’Islam est bien perceptible ici, car les siècles de domination turque ont laissé des traces encore très sensibles. Et ce n’est sans doute, finalement, pas un hasard si ce chef militaire a bénéficié de la complicité d’une certaine partie de la population et de l’Eglise orthodoxe. Cela rappelle Paul Touvier chez nous, il n’y a pas si longtemps…
Le soir, et pour faire escale avant de passer les « portes de fer » de jour, c’est un petit village serbe qui nous accueille : Donji Milanovac.
Nous avons de la chance car une fête est organisée pour mobiliser le village contre la perte de sa mairie, décidée par les autorités sans concertation. L’ambiance y est bon enfant, sous la férule du pope, et la brioche et la boisson nous sont cordialement proposées, tandis que les chanteurs et les danses folkloriques se succèdent sur l’estrade. Çà ressemble à nos fêtes paroissiales d’antan…
Au petit matin, avant de larguer les amarres, nous pouvons apercevoir une meute de chiens traversant la ville encore endormie. D’après les explications que nous avons pu recueillir, il s’agit de chiens errants relâchés par leurs maîtres. En effet, dans l’organisation qui prévalait avant la dernière « libération », les parents disposaient d’un logement dont la taille était proportionnelle au nombre des membres de la famille. Aussi, lorsque les enfants quittaient le domicile familial, les parents devaient rendre leurs maisons pour aller habiter des appartements où les chiens n’avaient plus leur place. Ces derniers se sont ainsi retrouvés dans la nature et, comme il n’y avait pas d’argent pour les stériliser, ils prolifèrent dans les rues. De quoi faire le bonheur de nos laboratoires, non ? Je rigole !
En route pour les fameuses « portes de fer », défilé entre les Carpates (à bâbord) et les Balkans (à tribord). Je m’en faisais toute une montagne, ayant même acheté un nouveau caméscope pour l’occasion, et celle-ci a accouché d’une souris…
Le site comporte, à présent, une double écluse, permettant de passer cette difficulté sans encombre, avec deux barrages activant deux centrales électriques de, respectivement, deux mille cinq cents et cinq cents mégawatts, le tout surmonté du nom de TITO plaqué en pleine montagne.
Les rives comportent quelques vestiges de forteresses (encore et toujours), de passages romains anciens comme la « tabula trajana » à la gloire de Trajan, ou de mémoriaux gravés dans la pierre pour honorer des dirigeants politiques à l’origine des constructions. Pendant la navigation, on a, surtout, participé à des jeux…
Sur la rive sud du fleuve, qui sert de frontière naturelle, la Bulgarie. Ici aussi on écrit en cyrillique et la religion majoritaire est orthodoxe, même si les musulmans représentent plus de dix pour cent de la population. Mais on est à nouveau en Europe politique, depuis 2007. Dans un certain nombre de cas, les musulmans sont des descendants de ressortissants indigènes convertis par la force à l’Islam par les turcs. Lorsqu’ils étaient forts et beaux, certains enfants de cette région du monde, envahie pendant plus de quatre siècles, étaient retirés à leurs familles pour être élevés en Turquie dans la science des armes. Ils constituaient le fameux corps des janissaires, plus cruels encore que leurs maîtres, que ces derniers expédiaient dans les villages résistants pour massacrer leurs anciens parents et amis, sans le savoir. Çà laisse des traces, surtout que ce pays était l’ancien territoire des Thraces dans l’antiquité. Pardon pour le jeu de mots incongru, mais je n’ai pas pu m’en empêcher, pour retrouver ma sérénité après tant d’atrocités…
Ici, c’est la ville de Roussé qui nous accueille. Cette ville, la quatrième par la population de cet état, tire sa gloire de son opposition. Aux turcs d’abord, par la confection de masques effrayants destinés à les faire fuir, aux américains ensuite car la ville est une des seules à avoir réussi à faire fermer le Mac Do local. Il y en a partout ailleurs, pourtant, et les guides les présentent, avec humour, comme « l’ambassade des Etats-Unis ».
De là nous partons en autocar visiter une ancienne cité fortifiée médiévale, ayant contenu, sur des hauteurs impressionnantes, jusqu’à dix mille habitants. Les vestiges sont pourtant moins importants qu’à Château Gaillard. Le seul exploit est constitué, pour nous, par la montée des trois cent cinquante marches, environ, qui mènent au site. Un peu d’exercice souhaité par les organisateurs, sans doute, dans une croisière plutôt peu sportive…
Çà recommence un peu plus loin : deux cent cinquante marches à gravir, à nouveau, pour atteindre l’une des églises rupestres d’Ivanovo. Cette fois-ci çà vaut vraiment le coup, à mon humble avis. Une chapelle logée dans une grotte sur les hauteurs d’une ancienne vallée, glaciaire apparemment, par des ermites soignants, prédécesseurs, par leurs croyances, de nos cathares. Elle est ornée, partout, c’est-à-dire sur la voûte et tous les murs, de fresques superbes et multicolores, remontant au quatorzième siècle environ, évoquant la vie du Christ et de saints. Bizarrement, elles n’ont pas souffert du gaz carbonique, émis par les visiteurs, ou du vieillissement. Il paraît que c’est grâce à la fumée des cierges et, aussi, à la composition chimique des pigments utilisés, tirés de plantes médicinales. Un surplomb en bois, aménagé en forme de chœur, domine la vallée depuis ces siècles, et ouvre, par un balcon, sur un paysage d’un calme absolu. C’est très prenant…
Le soir, à bord, dîner bulgare et danses folkloriques. On n’en verra pas plus pour cette fois !
Le lendemain matin, très tôt, nous traversons le fleuve pour accoster, juste en face, en Roumanie, à Giorgiu précisément. C’est le dernier pays que nous visiterons. Des autocars nous emmènent pour toute la journée à la capitale, Bucarest, tandis que notre bateau continuera sa descente du fleuve, pour nous récupérer, le soir, bien plus en aval.
Ici c’était, aussi, le pays des Traces, devenus Daces avec les invasions romaines. Dacia en roumain, notre constructeur automobile national en sait quelque chose…
C’est le plus peuplé de tous les états visités, avec une population de plus de vingt millions de ressortissants, alors que celle des autres ne dépasse pas dix millions (souvent moins). C’est aussi le plus latin. Par la langue, l’écriture et la culture.
La visite débute par une cathédrale, orthodoxe bien sûr cette religion étant ultra pratiquée (dans une proportion supérieure à quatre vingt pour cent) par les habitants depuis la chute du communisme. Elle n’est ni très vaste ni plus belle que d’autres édifices religieux déjà fréquentés. La seule originalité tient au fait que des offices s’y succèdent, à cadence élevée, et sont retransmis à la télévision. Une sorte de KTO…
La ville est empreinte des restes de la mégalomanie des époux Ceaucescu. Palais du Peuple pharaonique autant qu’inutile, voulant rivaliser avec le Pentagone américain. Places et monuments gigantesques, sans être de style stalinien. Grande avenue incluant force fontaines et jets d’eau, pour rivaliser avec les champs Elysées. Un canal a été creusé pour conduire au Danube. Il paraît que le tyran souhaitait y faire passer des sous-marins dont la base aurait été située sous la Palais du Peuple… Force est tout de même de constater, malheureusement, que les édifices qui passent à la postérité sont le plus souvent l’œuvre de tyrans mégalomanes.
Un écomusée, très riche, contient les reproductions des différents habitats régionaux. On peut y constater la différence entre la période d’occupation turque, avec des églises aux proportions ridicules, afin de ne pas faire de l’ombre aux mosquées, et des maisons semi-enterrées en forme de cache sous des meules de foin, et les suivantes avec des bâtiments religieux beaucoup plus imposants. Certaines maisons portent des croix sur les pignons, pour éloigner les vampires. Ah oui ! C’est vrai que nous sommes au pays de Dracula. Le vrai « voïvod » Dracul, ayant assisté, enfant, au massacre de tous les siens, s’est révélé, adulte, d’une cruauté inégalée à l’égard des turcs, notamment par l’empalement de plus d’un millier d’entre eux. Cela a inspiré un auteur britannique du dix-neuvième siècle, avec le succès que l’on connaît. La naissance des légendes parfois… Mais les vampires, âmes en peine ne pouvant trouver le repos, sont redoutés : ils naîtraient du croisement d’un chat vivant et d’un mort, lorsque le premier passe sous le cadavre exposé dans le cercueil de la chambre mortuaire. Il faut donc, absolument, empêcher l’animal de pénétrer dans cette chambre, après un décès. Les superstitions empruntent parfois de ces voies…
Nous regagnons le bord par un embarcadère isolé, à proximité d’un village tsigane et en présence d’un véhicule de police dépêché pour notre couverture. C’est vrai que ces peuplades, qui se prétendent descendantes des égyptiens (gypsies) rassemblent, ici, plus de huit cent mille personnes. Un problème pour la cohabitation locale, vu leur mode de « rémunération », et un souci pour l’image extérieure du pays.
Notre voyage sur le fleuve prendra fin dans le delta du Danube, classé patrimoine de la biosphère, et une navigation de nuit doit nous conduire jusqu’à l’embouchure de la Mer Noire que nous atteindrons après le lever du soleil
Pour l’amerrissage sur la Mer Noire, je me suis levé très tôt et je scrute la lueur blafarde depuis le pont supérieur, appareil photo en bandoulière. La nuit est étoilée et un reste de clarté lunaire frappe le fleuve et les rives embrumées d’un clair-obscur fantomatique. Je devine des toiles de tentes sur la terre ferme, signe que des vacanciers roumains ont pris place pour un peu de repos en famille. Les cris des oiseaux, dans la forêt environnante dont on devine la crête des arbres au-dessus du brouillard qui plane sur prairies et clairières, réveillent mon âme sauvage.
Je me demande, aussi, comment fait le pilote pour naviguer dans un tel paysage. Les équipements d’une unité moderne, sans aucun doute…
Les premières lueurs de l’aube rosissent le paysage blême et çà devient un pur enchantement : le navire glisse majestueusement sur le fleuve, dans un premier plan de brume blanchâtre et de tons contrastés de formes vertes plus ou moins sombres tandis que des sternes qui l’accompagnent en criant se reflètent sur le miroir de l’eau, dans un arrière plan de teintes pastel bleues et roses sans cesse changeantes. Mon appareil photo n’arrête pas d’enregistrer.
Enfin, un soleil rougeoyant se lève, entouré d’un halo d’or et projette une lumière de plus en plus crue sur le site. Nous arrivons à la Mer Noire.
Un pélican nous fait la grâce de se poser entre la mer et nous, avant que nous ne fassions une très courte incursion dans celle-ci, le temps d’apercevoir les côtes et de faire demi-tour. Pas même une barre ne marque l’entrée dans l’eau salée et pas de vagues à l’horizon. Tout est serein. Pourtant, par la télévision du bord, les bruits des chenilles de char, de l’autre côté et en Georgie, nous sont parvenues…
L’après-midi, dans des embarcations plus modestes, nous parcourons les petits bras du delta. Les rives, avec les racines aériennes des arbres, évoquent la mangrove et, partout, une incroyable quantité d’échassiers de toutes sortes. On aperçoit même une horde de sangliers.
Mais, mon Dieu, que c’est sale ! Des papiers gras et des bouteilles en plastique traînent partout. Nous regagnons l’embarcadère à Tulcea, non sans avoir pu contempler, au passage, des restes gris de la flotte militaire roumaine, désarmés et offerts à la vente, à couple avec l’ancien yacht d’Hitler, le « SIRET », récupéré par Ceaucescu.
Nous nous envolerons vers Strasbourg depuis Constanta, grand port sur la Mer Noire, et là-bas, nous trouverons une escadre de bâtiments militaires, armés cette fois-ci, ancrés dans la baie. Manœuvres de l’OTAN, face aux derniers évènements ? Non ! Fête de la mer le lendemain. Ouf !
Quelles impressions, ou convictions nouvelles me reste-t-il après ce périple, en dehors du fait que le Danube n’est pas bleu mais boueux, que la Mer Noire n’est pas noire mais azurée comme les autres , et que Dracula (fils de Dracul) n’était pas un vampire ? Un regard extérieur, même rapide, porté sur une région globalement instable, les PECO (Pays d’Europe Centrale et Orientale), peut-il offrir l’avantage d’une synthèse riche ?
Une première conviction, forte, m’habite dorénavant : si une consultation référendaire est organisée auprès des peuples européens au sujet de l’entrée de la Turquie dans l’UE, la réponse de cette région d’Europe sera, très probablement, négative vus les ressentiments accumulés et latents.
Une deuxième observation me saute aux yeux : cette région garde des traces d’une certaine unité lors des occupations romaines ou austro-hongroises qui l’ont, finalement, façonnée en profondeur, malgré les dissensions permanentes qui seraient son apanage. Ne dit-on pas , en Serbie, candidate à l’adhésion à l’UE pour 2009 et avec l’humour slave, que là où sont deux serbes on a trois partis politiques.
Une troisième évidence m’apparaît maintenant, alors que je ne comprenais rien à la guerre de 14-18 : le problème des nationalités est particulièrement épineux, dans cette région, tant la mosaïque de peuples agglutinés est vaste et contrastée, utilisé par les grandes puissances pour asseoir leur pouvoir à coup de déplacements de populations et de révisions de frontières ou de partitions des pays. L’unification européenne, avec une Europe de l’ouest lointaine et aveugle, pourra-t-elle constituer un ciment suffisant pour éviter de nouvelles crises ?
Mais, l’ours russe un temps en hibernation se réveille. Une Union Européenne divisée, il n’est qu’à voir sa réaction à la suite de la récente invasion de la Georgie, peut-elle faire régner la paix à ses frontières, ou faudra-t-il qu’elle s’appuie sur l’OTAN avec des conséquences potentiellement incommensurables ? On est là sur le fil de l’Europe des peuples et de l’Europe politique. Non ?
L’an prochain, si tout évolue sans nouvelle secousse, le cours du Danube devrait être entièrement européen. « L’Europe » pourra-t-il continuer à embarquer ses touristes pour une croisière passionnante et pacifique sur ce fleuve jusqu’à la Mer Noire ? J’aimerais pouvoir répondre par l’affirmative...
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