par roland article déposé le 28/05/2010 lu 177 fois
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Dans « Les naufragés et les rescapés, quarante ans après Auschwitz », Primo Levi répond à toutes les questions que chacun s’est ou pourrait se poser, non pas 40, mais aujourd’hui 65 ans après la libération des camps. Il démonte les stéréotypes qui laisseraient à penser que le peuple juif, plutôt que de fuir et de se révolter, s’est laissé anéantir sans résistance et dans la résignation.
Ce livre n’a pas vocation première de raconter les camps, même si, au travers des exemples qui décrivent l’univers concentrationnaire, Levi nous livre son témoignage et celui d’autres rescapés. Ce livre interroge l’Histoire et surtout notre humanité. Quelle est la valeur du témoignage des rescapés des camps de la mort, quarante ans après la fin de la guerre ? Qu’en est-il de la Mémoire, tant du côté allemand que du côté des victimes ? Qui sont les victimes ? Qui sont les bourreaux ? Et juste derrière eux, que penser du peuple allemand ?
En abordant d’entrée de jeu la question de la Mémoire, Levi nous invite à considérer sa fragilité et sa perméabilité. Fragilité naturelle d’abord, puisque la mémoire s’altère avec les années. Mais fragilité causée par les anomalies ou maladies, les traumatismes, les refoulements, etc. Il nous appartient dès lors de considérer avec une attention particulière les témoignages des victimes et des bourreaux. La « vérité » devient donc une notion complexe qu’il nous faut constamment mettre en perspective de l’époque et des enjeux de l’après-guerre.
En effet, que ce soit du côté des victimes, après coup comme au moment des évènements, pour supporter les souffrances provoquées ou bien du côté des bourreaux, pour soulager leur conscience en tentant, non pas de nier les faits, mais de minimiser au maximum les motivations qui les ont conduit à commettre les atrocités que l’on sait, le souvenir tend à prendre les habits de ce que Levi appelle les « vérités arrangée ».
Selon Levi, il n’existe pas de ligne franche de démarcation entre victimes et persécuteurs. De la même façon que ces derniers pouvaient se dédouaner en se positionnant comme des « victimes », obligées d’obéir aux ordres de leurs supérieurs, les victimes pouvaient, à l’intérieur du camp, collaborer avec l’ennemi pour survivre à l’endroit même de leur mise à mort et ce, par tous les moyens. Tous ces cas limites, Levi les situe à l’intérieur de ce qu’il appelle la « zone grise ». Ainsi aborde-t-il la question délicate des Sonderkommandos. Si tous les membres du SK y ont été enrôlés de force, beaucoup ne l’ont pas supporté et se sont donné la mort.
Imaginons d’abord, un juif sélectionné dès son arrivée à Auschwitz pour intégrer le Sonderkommando, participant contre son gré à la mise à mort industrielle de son propre peuple et recevant en guise de compensation, un « traitement de faveur » par rapport aux autres détenus, qui l’aide à survivre dans un univers où ses chances de survie ne dépassent pas quelques mois ; imaginons ensuite un soldat SS, chargé de superviser le déroulement des opérations de gazage et de crémations à Auschwitz, qui se trouve incapable de tuer de ses propres mains une juive ayant survécu par miracle au gazage, laissant ainsi l’impression d’un caractère « miséricordieux », inattendu et tout-à-fait relatif. Voilà qui nous donne une idée de l’étendue de cette « zone grise » à l’intérieur de laquelle le statut de victime et celui de bourreau se chargent de complexité et nous apprend que les victimes et les persécuteurs ne se départagent pas en deux blocs distincts.
Auschwitz était un non-monde. Les conditions de vie des détenus ? Plutôt leurs conditions de mort. Diminués à l’état d’animal, uniquement connectés au vivant par l’instinct de survie ; réduits à néant par la fatigue extrême, la faim, le froid et la peur ; brisés par les mauvais traitements, les détenus étaient dans l’impossibilité de réfléchir, de raisonner ou même d’éprouver des sentiments. Ne pouvaient survivre aux camps de la mort que les pires, les égoïstes, les violents, les insensibles ou les « collaborateurs » en tout genre.
Il est dès lors compréhensible que certains détenus juifs aient pu ressentir, plutôt que la joie et l’insouciance de l’heure de la libération – qui sonnait, pour la plupart, sur un fond tragique de destruction, de massacre et de souffrances – un malaise qui s’apparentait plus à un sentiment de honte. La honte de s’être « laissé faire », de ne pas avoir assez combattu ce système qui les avait engloutis. La honte de ne pas avoir été toujours solidaires des autres détenus. Mais la honte surtout d’avoir « survécu », c'est-à-dire « vécu à la place de ou aux dépens d’un autre. »
Enfin, la honte devant la masse infinie de douleur que le genre humain est potentiellement capable de créer.
Les « vrais témoins », selon Levi sont ceux qui n’ont pas survécu : les « musulmans », les « engloutis », les « naufragés ». Seul le témoignage de ceux qui ont touché le fond aurait pu avoir une signification générale. Le témoignage de ceux qui en sont sortis, les « rescapés », est indirect. Ils parlent pour les absents, par délégation. De plus, la volonté d’expiation et/ou de justification, pourrait être un facteur d’altération de la véracité du témoignage.
La « vie » à Auschwitz était conditionnée par le processus de déshumanisation, lui-même faisant partie du plan d’extermination. Dès leur arrivée au camp, les détenus basculaient dans un univers où la violence et la souffrance ne semblaient pas connaître de limites. Aussi, pour y survivre, il était préférable de connaître l’allemand, de comprendre un minimum les ordres des SS, sous peine de recevoir des coups. A l’intérieur du camp, seule la communication permettait d’accéder aux informations. Sans informations et dans un milieu aussi hostile, on ne vivait pas. Contrairement aux juifs, les autres détenus, politiques par exemple, pouvaient recevoir du courrier de l’extérieur. Ce qui donnait aux premiers, le sentiment d’être coupé du monde, du genre humain.
La nudité, le rasage des cheveux et des poils, la tenue rayée répugnante, les sabots en bois en guise de chaussures, le tatouage qui marquait les détenus comme les bestiaux qu’on mène à l’abattoir… autant d’exemples – et la liste est longue - de violences inutiles et d’humiliations qui provoquaient d’intenses souffrances morales et physiques et dont la signification n’échappait pas aux détenus : ils ne sortiraient pas vivants de là.
Bourreaux et victimes. Zone grise. Primo Levi nous raconte l’Homme que nous avons été, pour le meilleur et pour le pire. L’Homme que nous sommes aujourd’hui est-il capable de « ça », lui aussi ?
« C’est arriver, cela peut donc arriver de nouveau : tel est le noyau de ce que nous avons à dire » (Primo Levi)
Un livre important. Essentiel. A lire et à relire…
Primo Levi, « Les Naufragés Et Les Rescapés, Quarante ans après Auschwitz », Editions Gallimard, 1989 pour la traduction française (André Maugé).
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